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Un livre de recettes peut en cacher un autre…

Comme beaucoup de femmes au foyer de son époque, Marie-Rose Bourgault, épouse de Médard et mère d’une famille nombreuse, collectionnait les recettes qu’elle découpait dans les différentes publications du temps afin de se constituer un livre de recettes maison. Pour Marie-Rose, ces idées de plats cuisinés provenaient, entre autres, de Perspectives, un supplément hebdomadaire au quotidien La Presse publié jusque dans les années 80.

Cette variante du scrapbooking était assez courante à l’époque et utilisait généralement, comme support de base, de vieux almanachs ou catalogues divers, sur les pages desquels on collait les recettes et autres découpages avec de la “colle de pâte”, un mélange liquide de farine et d’eau.

Le support du “livre de recettes de Marie-Rose » que nous avons en main est le Guide commercial ecclésiastique 1955 (18e édition) publié à Montréal par Paul A. Joncas, éditeur.

Le livre de recettes, en lui-même, serait déjà bien amusant avec ses suggestions de plats cuisinés d’une époque où la graisse et le sucre ne faisait pas hausser les sourcils et palpiter les cœurs. Mais la partie la plus intéressante, pour l’histoire de Médard qui nous concerne ici, se trouve cachée sous les recettes compilées par sa femme.

 

Le Guide était divisé en deux parties (du moins celui de 1955). Une première partie recensait toutes les variations de l’Église catholique au Canada, avec noms et adresses, classés par provinces, villes et villages, voire quartiers. On y trouvait donc chaque mission, couvent, collège, monastère, congrégation, groupe, presbytère et évêché, et même les hôpitaux.

Il dressait donc un portrait très détaillé de la présence de l’Église au Canada, du moins dans son visage francophone, la couverture géographique allant du fin fond des Territoires du Nord-Ouest aux quartiers ouvriers les plus urbains de Montréal.

Une section est également organisée par communautés religieuses. Certains noms de communautés sont aujourd’hui tombés complètement en oubli même si le Guide ne date que de 70 ans : Sœurs marianites de Ste-Croix, Sœurs de Catherine, Petites filles de St-François, Frères chrétiens d’Irlande…

Le Guide commercial ecclésiastique fut publié de 1936 à 1965 par Paul A Joncas, éditeur, à Montréal, puis changea de nom pour Guide des institutions catholiques du Canada. Il perdurera sous ce nouveau titre jusqu’en 1983.
Par sa couverture géographique, l’ouvrage laisse entrevoir, quoique bien indirectement, la trace du grand mythe encore vivant d’un pays bilingue d’une côte à l’autre, et des communautés francophones encore existantes dans le reste du pays au milieu des années 50. Saskatchewan, Alberta, Territoire du Nord-Ouest… : l’Almanach de 1955 donne l’impression, bien curieuse aujourd’hui, d’un pays où les catholiques, et les francophones, sont partout.

Avec ces informations en main, il était possible de solliciter les organisations catholiques pour obtenir contrats et commandes. L’éditeur offrait même un « service d’adressage ecclésiastique » pour des envois de publicité et autres courriers en lot. Un peu l’équivalent papier du spam de notre époque, mais certainement beaucoup moins courant.

Il est très peu probable que Médard Bourgault ait jamais eu recours à ce service de publicité de masse, sans doute bien trop coûteux, et dont il n’avait pas tellement besoin pour recevoir des commandes. On est au milieu des années 50 et l’art religieux, par la construction d’églises, d’écoles ou de chapelles, ou par leur embellissement, vit sans le savoir ses dernières années de gloire. Or les revenus que tire Médard de ce secteur d’activité à titre de sculpteur sont proportionnellement importants et lui permettent de faire vivre sa famille correctement bien que modestement. Il fait donc partie du portrait pour les curés et autres décideurs.

La deuxième partie du Guide est un index de fournisseurs classés selon les produits. Il s’agit en somme d’un catalogue d’entreprises ou de services s’adressant non plus ici aux entreprises mais aux clients, aux gens d’église eux mêmes. Pour ceux qui ont connu l’annuaire des Pages jaunes, voici son équivalent en version ecclésiastique catholique. Et on y trouve de tout pour les paroisses et les écoles : équipement d’hôpital et mobilier de bureau, intercom de collèges, matériaux de construction, chasubles sur mesure, broderies, etc.

 

Et bien sûr, sculptures et décorations de toutes sortes.

Certaines entreprises, plus grandes et plus commerciales dans leur approche, y vont de page entière de publicité, telle la Menuiserie Deslauriers de Québec, qui propose de la «sculpture sous la surveillance d’experts» (bien que le concept ne nous paraisse plus très clair aujourd’hui). 

La communauté italienne, très catholique et bien implantée à Montréal, est aussi très présente et visible. Outre Bourgault, Trudelle et Deslauriers (lequel s’inscrit dans une offre beaucoup plus large, d’ailleurs), tous les noms des producteurs de la section « statuaire » sont italiens (ou partiellement italiens) : Barsetti et frères, Bernardi & Nieri, Carli et Petrucci, Todoro & Bigras…  Les autres entreprises dans la liste (Apostolat de la Presse, Librairie Canadienne) ne sont que des revendeurs.

 

Plusieurs de ces entreprises vendent de la statuaire en plâtre, surtout les italo-montréalais. Aussi, quand Médard, dans son journal, fait des montées de lait contre les curés qui préfèrent les « plâtres italiens » parce que moins chers, on sait désormais de qui il parle.

Extrait du Journal de Médard Bourgault, écrit vers 1940.

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(Notes aux lecteurs: Le ton utilisé concernant les « artistes étrangers » (italiens d’origine, certes, mais néanmoins de Montréal) pourrait certainement chiffonner des sensibilités contemporaines, mais il faut bien se reporter à l’époque pour en saisir le contexte culturel réel et le sens des récriminations de Médard, qui doit lutter économiquement contre une production semi-industrielle en série et à bas coût pour conserver sa place au soleil. En dehors de velléités artistiques nationalistes apparentes, il y a aussi le pain, le beurre et 14 enfants à nourrir…)

Autre observation intéressante : dans sa publicité encadrée, et contrairement à plusieurs ses compétiteurs, Médard Bourgault ne fournit pas de numéro de téléphone! Pourtant en 1955, le téléphone était déjà bien implanté à sa maison. Est-ce un simple oubli? Ou fut-il simplement mal conseillé? Ou plutôt, rebute-t-il à utiliser cette forme de communication plus intrusive pour sa famille? On ne le saura jamais, mais cela pourrait être révélateur d’un choix basé, en partie du moins, sur son rejet personnel de la modernité technologique, lequel est souvent bien apparent dans ses écrits.

Que reste-il aujourd’hui de ces entreprises de 1955?

De la maison Bernardi et Nieri (ou Bernardin et Nieri), le Répertoire du patrimoine culturelle du Québec recense (octobre 2018), une vingtaine d’oeuvre. Certaines étaient en vente sur diverses plate-formes au moment d’écrire ces lignes :

https://www.kijiji.ca/v-oeuvre-d-art/levis/antiquite-art-religieux-sacre-coeur-bernardi-la-nieri-montreal-l/1286988308

https://lesantiquitesbolduc.com/catalogue/objets/art-religieux/plaster-statue-of-jesus-by-bernardi-nieri-montreal/

De la maison Barsetti et frères, aussi connue sous le nom Barsetti et Manucci, le Répertoire recense une dizaine d’oeuvre et quelques bâtiments. Arsène Mannuci a fait l’objet d’un intéressant article dans la revue Continuité en 1989.

La maison Carli et Petrucci fut aussi connue comme T Carli et Petrucci ltée. Elle fut fondée en 1867 en tant que maison T Carli, puis, en 1910, Petrucci frères jusqu’en 1923, et enfin T Carli et Petrucci jusqu’en 1965. Le Répertoire liste 11 édifices et 88 oeuvres pour cette entreprise.  Un article dans Le Soleil du 15 août 2015 en fait un très intéressant portrait:

Desloges, Josianne (15 août 2015) Exposition Carli et Petrucci: trésors de plâtre. Le Soleil, Québec.

L’article est un compte rendu détaillé d’une exposition tenue à l’église de Deschambault à l’été 2015. Un segment d’entrevue avec le collectionneur à l’origine de l’exposition est révélateur d’une la problématique économique de Médard signalée ci-haut :

L’arrivée des statues de plâtre, produites en série par de petites entreprises, a été vue comme annonciatrice du déclin de la sculpture au Québec. «Dans ce temps-là, les églises ouvraient au lieu de fermer, donc les artisans du bois ne fournissaient plus. Les Italiens sont arrivés avec une représentation bien faite, au tiers du prix, plus rapide à faire», raconte Marc Alain Tremblay.

Sur Todoro et Bigras, le Répertoire ne semble contenir aucune trace pour le moment. Leurs marques de commerce, selon la publicité de 1955, étaient surtout les sculptures en pierre et le fer forgé décoratif.

J.Géo Trudelle et fils, de St-Romuald, est une entreprise familiale qui, en 1955, est  opérée par le fils Henri Trudelle, car le fondateur et père J. Georges Trudelle est décédé en 1950. On trouve un immeuble et une oeuvre dans le Répertoire.

Enfin, la Menuiserie Deslauriers était en fait dans une classe complètement à part car ses revenus ne provenaient pas beaucoup de la sculpture et du statuaire, et en fait, même pas tant de l’Église catholique. Un article du Soleil de 2007 nous situe: 

Ce sont eux, les Deslauriers, qui ont construit, par exemple, plusieurs des immeubles de la colline parlementaire, dont l’édifice Honoré-Mercier, entre 1922 et 1925 ; et l’édifice D, sur la rue des Parlementaires, en 1931-32 ; puis le Musée national des beaux-arts, en 1933 ; le pont de l’île d’Orléans en 1935 ; le Colisée de Québec en 1949 ; l’hôpital des Anciens Combattants, aujourd’hui le CHUL, en 1955, plusieurs pavillons de l’Université Laval entre 1955 et 1965, le magasin Pollack à la même époque, etc.

La menuiserie Deslauriers s’est un peu plus tard spécialisée dans le mobilier religieux. Des centaines de bancs d’église de la région de Québec ont été fabriqués par les Deslauriers ; tout comme le fauteuil du président du conseil législatif et celui du président de l’Assemblée nationale, la chaire de l’église Saint-Dominique, des fonts baptismaux, des maîtres hôtels, des balustrades, des baldaquins, et quoi encore.

Champagne, Pierre (13 février 2007) Les Deslauriers de Québec: une famille de bâtisseurs. Le Soleil, Québec

On n’est clairement pas dans les mêmes ligues que Médard!

L’entreprise existe toujours, mais sous un autre nom (depuis 1968) et dans un tout autre type de production:

L’offre actuelle va des comptoirs en bois aux comptoirs en granit, des portes d’armoires thermoplastiques aux portes en polyester et en passant par la distribution de mélamine. (site web de Prémoulé Inc, visité le 21 octobre 2018)

 

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