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Pascal Fournier, capitaine

A l’hiver 2017, le propriétaire d’une oeuvre de Médard Bourgault demanda au directeur de la Corporation de la Maison s’il pouvait en retoucher la finition. Il s’agissait d’un personnage en ronde bosse réalisée dans les premières années de sa carrière de sculpteur sur bois par un Médard déjà confiant et remarquablement habile. Le personnage est un capitaine vieillissant. Sous le piédestal, une étiquette qui nous indique qu’il s’agit de Pascal Fournier. Ce n’est donc pas un capitaine générique, anonyme ; ce n’est pas une simple sculpture décorative, comme St-Jean-Port-Joli en verra tant dans les années subséquentes, mais bien un témoignage historique.

Mais qui était donc ce capitaine Fournier? Si Médard a pris la peine de le sculpter en 1935, c’est qu’il devait avoir une certaine notoriété, du moins dans son milieu.

On sait assez peu de chose sur lui. Son épouse est décédée le ou juste avant le 18 août 1942 à l’âge de 93 ans. Au moment de sa mort, le Capitaine était déjà décédé car la Presse du 18 août 1942 raconte: ”Mme Fournier était la femme de feu le capitaine Pascal Fournier qui fut bien connu dans les cercles maritimes de Québec et du bas du fleuve. Il a précédé sa femme dans la tombe d’une dizaine d’année”.  Il serait donc mort au début des années 30, un peu avant la sculpture de Médard, qui l’a ainsi certainement connu.

Selon une source de généalogie sur internet  (geneanet), Pascal Fournier serait né en 1852 et mort en 1930. Sa femme décédée en 1942 se nommait Alvina Legros.

   

Gérard Ouellet, dans son ouvrage Ma paroisse, paru en 1946, mentionne le nom de Fournier à deux reprises. La première est pour simplement signaler que son voilier, la Sainte-Anne, fréquentait régulièrement le quai de St-Jean-Port-Joli. Et la seconde fois, il mentionne qu’en 1893 Fournier gagne un procès à la cour de circuit, un tribunal qui se déplaçait de village en village, et ce contre le fils du juge lui-même. Qu’un juge puisse siéger sur une cause où son propre fils est partie prenante indique bien le contexte assez curieux de la justice du 19e siècle. Toutefois, c’est plutôt ce commentaire de Ouellet qui est amusant et instructif: “Quiconque a connu Pascal Fournier sait qu’il avait la langue bien pendue”… Et c’est tout. Il avait une grande gueule mais pas un mot sur son commerce ou autre raison de sa notoriété régionale.

Selon les souvenirs de Rose Bourgault tel que rapportés par André-Médard, on sait qu’occasionnellement, il amenait des passagers du village et des alentours à St-Anne de Beaupré pour le pèlerinage du 26 juillet.

On a d’ailleurs quelques photos de son voilier. Une de ces photographies anciennes apparaît dans l’ouvrage Les goélettes à voile du Saint-Laurent; Pratique et coutumes du cabotage, d’Alain Franck, paru aux Éditions du Musée maritime Bernier en 1984. On y voit la goélette Saint-Anne du capitaine Fournier naviguant tribord amure, avec sa chaloupe bien en évidence sur ses bossoirs de bois. La même photo est aussi reprise dans C’était hier : Saint-Jean-Port-Joli, d’Angéline Saint-Pierre (Éditions du Savoir, 1994). Une autre photo du livre de Franck, bien que non identifiée spécifiquement au capitaine Fournier, nous montre la Sainte-Anne échouée à l’ouest du quai de Saint-Jean-Port-Joli le 1er août 1921.

   

La sculpture de Bourgault elle-même comporte des éléments curieux. Le personnage représenté semble avoir la soixantaine bien sonnée: rides marquées aux joues et au front, posture un peu voûtée, pipe vissée au bec… On devine le vieux marin à la peau cuite et recuite par le soleil et le vent du fleuve. Une belle pièce sans contredit, de la première période professionnelle de Médard.

Par contre, les inscriptions sur la base sont déroutantes: “Fait par Médard Bourgault au Pilier 1935” et la signature au burin, “Méd Bourgault, Février 1935”. Le problème est qu’en février, on ne va pas au Pilier de pierre, qui est alors coincé dans les glaces et tout à fait hors d’atteinte sauf dans des conditions extrêmement dangereuses voire héroïques. Or en 1935, il n’y a pas de canots à glace à St-Jean-Port-Joli et certainement aucun désir de la part de Médard, qui a déjà une famille de plusieurs enfants, de se lancer dans une pareille aventure absurde et sans raison, surtout que le Pilier est alors désert car le gardien, son propre frère, n’y arrive qu’au début avril. Contrairement à ce qui est affirmé, la sculpture n’a donc pas été réalisée au Pilier. On pourrait croire qu’elle a été imaginée, pensée ou même commencée au Pilier durant l’été… sauf que la mention manuscrite indique 1935 comme date (ce qui serait donc l’été 1935), et la signature, qui doit forcément avoir été apposée à la toute fin de la réalisation de l’œuvre, indique Février 1935, plusieurs mois avant l’été  Quelque chose cloche. De quand date ce texte? Qui l’a écrit? Quelqu’un qui voulait conserver le souvenir d’un moment spécial au Pilier? Ou y a-t-il simplement une erreur de date?

Peut-être le petit papier broché contient-il la clé de l’énigme: “A – Antonio Bourgault”. Est-ce un cadeau de Médard à son frère Antonio, dernier gardien du phare du Pilier de pierre de 1926 à 1960? Cadeau qu’il aurait remis à l’été 1935 mais qui aurait déjà été terminé en février? Mais pourquoi avoir attendu aussi longtemps alors qu’Antonio habitait à moins de 100 mètres de chez-lui et qu’il y était bel et bien pendant tout l’hiver? Ou alors Médard le lui aura remis pour de son anniversaire, le 16 août? Surtout que ce jour-là Antonio atteignait ses 40 ans, un chiffre qui mérite bien une visite en chaloupe au phare et un cadeau du frérot.

Voilà une simple supposition fondée sur bien peu de chose mais elle a l’avantage d’être chronologiquement cohérente… et d’être amusante.

 

 

Franck, Allain (1984)  Les goélettes à voile du Saint-Laurent; Pratique et coutumes du cabotage, L’Islet sur mer, Musée maritime Bernier, 166 pages. 2-9800323-0-1. Les deux photos de la goélette sont tirées de ce livre et proviennent de collections privées.

Ouellet, Gérard (2001). Ma Paroisse – Saint-Jean-Port-Joly. Québec, Les Éditions des Piliers. Réédition de 1946, 2-9807316-0-9

Saint-Pierre, Angéline (1994) C’était hier – Saint-Jean-Port-Joli. Saint-Jean-Port-Joli, Les Éditions du Savoir. 157 pages. 2-921570-29-7

Jospeh-Arthur Fournier, dans son Mémorial de Saint-Jean-Port-Joli, ne touche pas un mot de Pascal Fournier. Il faut dire que JA Fournier est décédé en 1931 et qu’il était donc un contemporain du capitaine, voire même peut-être un parent.

Sur Antonio Bourgault

http://aleccim4.blogspot.ca/2010/05/dans-ma-famille-il-y-avait-un-gardien.html

http://www.nosorigines.qc.ca/GenealogieQuebec.aspx?pid=990742&partID=1025480

Sur le Pilier de pierre

https://www.leplacoteux.com/le-phare-du-pilier-de-pierre-a-de-nouveaux-gardiens/

Sur la généalogie de Pascal Fournier

https://gw.geneanet.org/marcelf?lang=fr&pz=marcel&nz=fournier&ocz=139&p=pascal&n=fournier

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  1. Jean-François Blanchette
    16 avril 2018 à 10:21

    Quel bel article passionnant sur cette oeuvre de Médard Bourgault, maître-sculpteur! La reconstitution de l’histoire de cette pièce nous permet de découvrir l’intérêt de Médard pour ses proches et le métier de marin qu’il a pratiqué dans sa jeunesse. Le jumelage des photos de la pièce avec les photos d’archives de la goélette du capitaine Pascal Fournier rend cet article vraiment vivant! Bravo à ses auteurs!
    Jean-François Blanchette

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